lundi 20 juillet 2009

Résumé Gérard Noiriel Sur la "crise" de l'Histoire

Ma fiche de lecture sur La "crise" de l'histoire de Gérard Noiriel est en treize parties:

Sur la crise de l'histoire, première partie.

Sur la crise de l'histoire, deuxième partie.

Sur la crise de l'histoire, troisième partie.

Sur la crise de l'histoire, quatrième partie.

Sur la crise de l'histoire, cinquième partie.

Sur la crise de l'histoire, sixième partie.

Sur la crise de l'histoire, septième partie.

Sur la crise de l'histoire, huitième partie.

Sur la crise de l'histoire, neuvième partie.

Sur la crise de l'histoire, dixième partie.

Sur la crise de l'histoire, onzième partie.

Sur la crise de l'histoire, douzième partie.

Sur la crise de l'histoire, treizième et dernière partie.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (13/13)

  • Chapitre 5. Savoir, mémoire, pouvoir: Contribution à une réflexion "pragmatiste" sur l'histoire.
Tout en affirmant que l'historien était au service de son pays et de l'humanité toute entière, les "méthodistes" ont justifié leur volonté d'autonomie en rejetant comme des intrusions intolérables toutes les interrogations et les critiques adressées par le "monde extérieur". C'est cette contradiction que la génération suivante, et notamment les historiens des Annales, a voulu résoudre en mettant en oeuvre une "histoire-problème", s'efforçant d'intégrer, dans son questionnement, les préoccupations traversant les disciplines voisines et la société.

Comme l'a souligné Jacques Le Goff (dans sa préface à l'Apologie), toute la réflexion de Marc Bloch s'inscrit dans le prolongement d'un "premier principe" qui n'est pas d'ordre "épistémologique", mais d'ordre "éthique". Pour lui, l'historien doit pouvoir justifier son activité après de ceux qui ont le droit, dans une société démocratique, de lui demander des comptes. Dans cette perspective, l'historien doit accepter que les instriments critiques qu'il a forgés pour éclairer les comportements des mondes sociaux qu'il prend pour objet d'analyse, puissent servir aussi à l'étude de son propre univers.

Le territoire de l'histoire a été progressivement divisé en période (ancienne, médiévale, moderne, contemporaine) et en unités découpées en fonction d'une aire géographique (histoire de l'Afrique) ou d'une spécialisation thématique (histoire sociale). Le croisement de ces critères permettant des spécialisations de plus en plus poussées.

Il a été souvent souligné que, depuis un siècle, l'histoire contemporaine était le secteur de la discipline qui avait le moins contribué au renouvellement des problématiques et des perspectives. En abordant les problèmes politiques de la même manière que les acteurs de la scène politique, l'historien a toutes les chances de sombrer dans la "manie du jugement" que déplorait Marc Bloch. La familiarité avec les archives et la mise en oeuvre scrupuleuse de la "méthode historique" ne suffisent pas à définir la spécificité de leur compétence professionnelle. Les meilleurs journalistes du "temps présent" maîtrisent en général ce savoir-faire technique. Ce qui les différencie des historiens c'est le fait que leur fonction les conduit à réaliser des enquêtes historiques qui ont poutr but de débusquer le mensonge, démasquer les traîtres, dénoncer les coupables. L'historien doit, quant à lui, s'efforcer d'expliquer les raisons d'agir des acteurs des mondes passés, ce qui nécessite l'élaboration de questionnements correspondant au niveau d'interrogation scientifique qu'ont atteint les sciences sociales. Si les polémiques entre les historiens du monde politique contemporain sont si fréquentes, si leurs relations avec les journalistes sont si difficiles, c'est essentiellement parce que le rôle qui revient à chacun n'est pas clairement distingué.

Comme le remarquait il y a quelques années Eric Hobsbawm, "pour être cité dans les index, la meilleure manière est d'avancer une idée nouvelle que les collègues vont réfuter quel que soit son degré d'absurdité. Plus la profession grandit, plus elle se professionnalise et plus il est payant de dire: "jusqu'à hier tout le monde disait que Napoléon était un grand homme, je vais maintenant prouver qu'il était insignifiant". C'est une forme de réécriture qui s'introduit dans notre profession et vis-à-vis de laquelle nous devrions être sur nos gardes" (Eric Hobsbawm, "Situation actuelle de l'histoire en Grande-Bretagne", in René Rémond (dir.), Etre historien aujourd'hui, 1988).


Deuxième partie: Contribution à la clarification des pratiques. Quatre études sur les historiens français.

  • Chapitre 6. Naissance du métier d'historien.
Les études récentes consacrées à la "crise de l'histoire" invoquent fréquemment la dissolution de l'objet propre de la discipline dans la nébuleuse des sciences sociales, l'émiettement de ses centres d'intérêt, la place envahissante des philosophes ou des écrivains qui se présentent comme "historiens". L'idée qu'il faut défendre aujourd'hui le "métier" d'historien tend à se répandre, mais paradoxalement, on ne s'interroge guère sur le contenu de cette pratique professionnelle.


Conclusion.
Les historiens se sont constitués en communauté professionnelle institutionnalisée pour échapper à l'emprise directe des classes dominantes et du pouvoir. L'Etat garantissant la liberté de penser des historiens en assurant leur subsistance et en leur déléguant le soin d'établir et de mettre en oeuvre les normes de scientificité propres à leur discipline.

L'histoire est une "science", d'une part parce qu'elle est capable d'élaborer des faits vérifiables et d'autre part parce qu'elle repose sur une organisation pratique (division du travail et coopération entre savants) calquée sur le modèle établi par les sciences de la nature. Mais, alors qu'aucun système philosophique n'a pu, sérieusement, contester le caractère "scientifique" des sciences de la nature, étant donné l'ampleur de leurs découvertes et la diversité des usages sociaux dont elles ont fait l'objet, l'histoire n'est jamais parvenue à imposer l'évidence de sa "scientificité" par le simple exposé de ses résultats. Plus que sa capacité à élaborer des faits vrais grâce à la méthode critique, c'est surtout l'utilité (ou l'intérêt) de ces faits qui est mis en cause. Dès la fin du XIXe siècle, la question assassine: "à quoi ça sert?" commence à ruiner l'édifice sur lequel les historiens "méthodistes" avait établi leur empire. En affirmant que l'utilité de l'histoire réside dans la contribution qu'elle apporte à la construction de la "mémoire nationale", ceux-ci ont contribué, en contradiction avec l'idéal d'objectivité affiché, à cautionner, directement ou indirectement, les idéologies nationalistes qui allaient précipiter le monde dans la barbarie. Dès les années trente, mais surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle génération d'historiens rejette cette première définition de la science de l'histoire, totalement discréditée. Les grands principes de la philosophie "naturaliste" et du "marxisme" sont alors mobilisés pour élaborer un nouveau modèle de scientificité historique. Dans cette perspective, seule l'histoire économique et sociale quantitative est "scientifique" car elle seule est en mesure de fournir des explications générales et de dégager, sinon des lois, du moins des relations universelles. En soumettant le document à un questionnement théorique objectif, l'historien est en mesure d'homogénéiser ses matériaux, d'écarte les singularités, les contingences, les particularités liées au contexte, pour construire des séries de "longue durée" et des modèles statistiques.

A partir des années 1960, "l'impérialisme" des Annales commence à être sérieusement mis en cause par ceux qui en sont les victimes, au nom d'arguments "épistémologiques" empruntés aux philosophies du discours (structuralisme) et à la philosophie critique de l'histoire (herméneutique). Les prétentions à l'objectivité de l'école braudélienne sont taillées en pièce. Les "herméneutes" considèrent que la spécificité des sciences historiques est de comprendre le sens des actions humaines, ce qui interdit de rejeter le contexte des actions humaines, ce qui interdit de rejeter le contexte spatio-temporel et la subjectivité des acteurs et rend chimérique la recherche de relations universelles. Ceci d'autant plus que l'historien est lui-même toujours tributaire d'un contexte et donc d'un "point de vue". La réalité historique n'est pas donnée, elle est construite par l'historien; de plus elle n'est accessible que par la médiation du discours. Toutes ces critiques aboutissent à la réhabilitation des formes de connaissance que l'histoire quantitative avait rejetées: l'histoire-récit reprend tous ses droits au détriment de l'histoire-science, l'évènement contre la longue durée, etc. Cette mise en cause de la scientificité de l'histoire s'accompagne, sur le plan institutionnel, d'un appel à la déprofessionnalisation. Les philosophes qui critiquent avec le plus de vigueur les prétentions scientifiques de l'histoire, comme Raymond Aron ou Michel Foucault, sont aussi ceux qui mettent le plus ouvertement en cause les "barrières disciplinaires", en se présentant eux-mêmes à la fois comme philosophe, historien, sociologue, etc.

Les discussions actuelles sur la "crise" du savoir historique montrent que ce sont toujours les arguments élaborés au cours de cette période, et diffusés parmi les historiens dès le début des années 1970, qui nourrissent la réflexion. Paradoxalement, trente ans après ses premières mises en cause, c'est toujours l'histoire structurale d'inspiration braudélienne qui est au coeur des critiques et ce sont les mêmes arguments théoriques (sur le récit, le sens, le contexte) qui sont encore mobilisés contre elle. Le caractère répétitif de ces discussions constitue le symptôme le plus évident de l'impasse dans laquelle se sont engagés les historiens qui ont cru que les philosophies "fondationnalistes" étaient en mesure de résoudre leurs problèmes. En acceptant de se placer sur le terrain de la théorie de la connaissance, les historiens-épistémologues ont hérité d'une querelle sur les rapports entre la réalité et sa représentation que les philosophes eux-mêmes ne sont jamais parvenus à résoudre.

La perspective "pragmatiste" défendue dans ce livre peut permettre de sortir de l'impasse car elle fournit des éléments pour une nouvelle conception de la "scientificité" de l'histoire. Son point de départ est le même que celui des historiens-épistémologues "relativistes" d'aujourd'hui: il n'existe aucun critère théorique incontestable qui permettrait de démontrer que l'histoire est une science. Mais alors que cet argument est présenté, dans le débat actuel, comme une preuve de la "crise de l'histoire", Marc Bloch y voit, au contraire, la confirmation de ce que pensaient les "méthodistes", à savoir que les philosophies "fondationnalistes" ne peuvent aider les historiens à résoudre les problèmes de leur discipline. C'est pourquoi, au lieu de centrer sa réflexion sur "l'objet" de l'histoire, il privilégie l'analyse du "métier d'historien". D'où l'importance attachée à la "méthode historique", pour essayer de définir ce qui fait l'unité de ce métier. A partir du moment où la vérité historique n'est garantie par aucun fondement extérieur à la pratique, la question du "langage commun" prend une importance décisive. Une connaissance historique ne peut être, désormais, considérée comme "vraie" que si elle est validée comme telle par les autres historiens compétents. L'histoire est une science dans la mesure où ceux qui la pratiquent partagent le même langage et sont ainsi en mesure d'évaluer les découvertes de leurs pairs. C'est ce qui explique, d'une part, que toute la profession historienne soit organisée autour des procédures de jugement (jurys de thèse, commissions de "spécialistes", etc.) destinées à évaluer les capacités scientifiques de ceux qui souhaitent exercer cette profession et que, d'autre part, l'écriture de l'histoire ne puisse faire l'économie d'un système de références permettant aux lecteurs de vérifier les affirmations de l'auteur. Toutes ces raisons conduisent logiquement Marc Bloch à affirmer que l'historien, en tant que "savant", doit "rendre des comptes". Prolongeant les réflexions de Wilhelm von Humboldt, Marc Bloch estime que c'est l'appartenance à une commune "humanité" qui permet à l'historien, à la fois, de comprendre les hommes d'autrefois et de communiquer avec les hommes d'aujourd'hui, même quand ils ne sont pas "spécialistes" des problèmes qu'il a étudiés. Cette différenciation des cercles de compétences ordonne toute la distinction qu'établit Marc Bloch entre histoire et mémoire.

Marc Bloch envisage l'élaboration de la connaissance historique comme un processus social, nécessairement collectif. Les "communautés de compétence" ne jouent pas seulement un rôle dans la validation des connaissances. Elles sont aussi indispensables en amont, pour élaborer les "points de vue", c'est-à-dire les "problèmes" que les historiens veulent privilégier dans leurs recherches.

En s'efforçant de définir le métier d'historien uniquement par la "méthode historique", Marc Bloch s'est engagé dans une voie sans issue. Après la guerre, la diversification croissante des chantiers de la recherche historique, rendra de moins en moins crédible une approche de la discipline centrée sur l'unité de ses savoir-faire. Si Marc Bloch n'est pas allé jusqu'au bout de sa logique c'est qu'il a exclu de sa réflexion sur le métier d'historien la question du pouvoir. Il faut reprendre les analyses de Max Weber sur la "vocation de savant". Les historiens forment une communauté professionnelle avant tout parce qu'ils portent le même nom. Ce nom leur a été attribué au terme de toute une série d'épreuves qui mettent en oeuvre les normes de jugement qui gouvernent la discipline. Défendre le caractère "scientifique" de l'histoire, c'est s'efforcer de faire en sorte que le nom "officiel" donné au domaine de recherche considéré corresponde à un ensemble d'activités et de compétences bien identifiées, de façon à ce que les connaissances produites à l'intérieur de ce segment de savoir puissent être évaluées à partir de critères partagés par tous ceux qui s'y rattachent.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (12/13)

Le "linguistic turn".
Le "tournant linguistique" englobe tous les travaux historiques qui accordent une certaine importance à la question du langage.
L'expression est apparue dans le vocabulaire des historiens au début des années 1980, mais elle ne s'est imposée comme objet de discussion qu'à la fin de la décennie. Les articles qui ont joué un rôle décisif dans la popularisation du "label" sont tous, en fait, des "review articles". Il est impossible de comprendre, à mon avis, les raisons du succès rencontré par cette expression chez les historiens, si l'on oublie le rôle essentiel que joue dans la vie intellectuelle américaine, la rubrique "review article" que possèdent toutes les grandes revues historiques. Il s'agit d'une rubrique très prisée par les lecteurs car elle constitue un précieux instrument bibliographique et offre des repères sur les nouvelles orientations de la recherche.
Il s'agit, au départ, d'un problème qui ne concerne que l'histoire intellectuelle américaine. Mais dès la fin des années 1980, il gagne l'Europe et s'étend aux autres domaines de la recherche historique.
Ce sont les revues d'histoire les plus axées sur la "théorie" (History and Theory, Journal of the History of Ideas) qui ont été les premières à mettre le linguistic turn à l'honneur.
Les porte-parole du linguistic turn sont soucieux d'apparaître comme des "novateurs".
Les partisans du linguistic turn s'accordent pour considérer que le colloque sur l'histoire intellectuelle européenne tenu à Cornell en avril 1980 et publié deux ans plus tard constitue le point de départ du "tournant linguistique" en histoire. A la fin des années 1970, beaucoup estiment que le domaine de recherche qu'on appelle, aux Etats-Unis, "l'histoire intellectuelle" est en crise. En outre, les initiateurs du linguistic turn sont des européanistes: ils sont donc marginaux dans une discipline en perte de vitesse: le linguistic turn va être une occasion pour eux d'approcher le devant de la scène.
Constatant qu'il n'existe aucun critère "épistémologique" ultime qui permettrait de différencier la réalité historique et sa représentaiton, Hayden White estime que la distinction entre discours "réaliste" et discours de "fiction" est désormais caduque. Par conséquent l'histoire n'est qu'un genre littéraire comme un autre, qui doit être appréhendé en privilégiant la critique textuelle. Gérard Noiriel rappelle cependant que les philosophes n'ont jamais pu trancher le problème du rapport entre la réalité et sa représentation.

L'Alltagsgeschichte.
L'un des principaux porte-parole de ce qu'on appelle en Allemagne l'Alltagsgeschichte ("l'histoire du quotidien") est Hans Medick.
Si ce domaine de la recherche historique est parfois rattaché au linguistic turn, c'est parce qu'il s'inspire des travaux de l'anthropologue Clifford Geertz, dont l'hypothèse fondamentale est que le chercheur doit appréhender la société qu'il étudie comme un texte.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (11/13)

  • Chapitre 4. La crise des "paradigmes".
Après le lancement de la "nouvelle histoire" à la fin des années 1970 (Jacques Le Goff), ont été annoncés un "tournant linguistique", puis un "tournant critique" (cf. l'article paru dans les Annales en 1988), l'avènement d'une "nouvelle histoire intellectuelle" (Dominick La Capra, 1983), puis d'une "nouvelle histoire culturelle" (L. Hunt, 1989), un "nouvel historicisme" (H. Aram Veeser, 1989), une "histoire philosophique des idées" (F. Azouvi, 1992), une "autre histoire sociale" (B. Lepetit, 1995), une "autre histoire du politique" (M. Gauchet, 1988), une "histoire du quotidien" (A. Lüdtke, 1994, 1989 pour la 1ère édition), une "ego-histoire" (Pierre Nora, 1987) et même une "alter-histoire" (D. Milo et A. Boureau, 1991).
Quel que soit leur intérêt intellectuel, les "paradigmes" d'aujourd'hui n'engagent, bien souvent, que leurs auteurs, et ne vivent -pour certains d'entre eux- que le temps d'un livre ou d'un colloque.
Alors que le "linguistic turn" est une recette essentiellement américaine, le "tournant critique" est un produit "made in France", mis en circulation par les Annales.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (10/13)

La grande oeuvre de Paul Ricoeur est Temps et récit. Tout son travail constitue une immense investigation de l'hypothèse formulée par Raymond Aron dans sa thèse: "Il n'y a pas d'histoire scientifique qui ne garde certains caractères du réct, pas de récit qui, par le choix et la rationalisation rétrospective, ne tende vers l'organisation scientifique".
Au nom des principes de la Geschichtlichkeit heideggerienne, Ricoeur rejette toute réflexion sur l'histoire centrée sur les questions pratiques de la recherche.
Partant du principe que les disciplines sont des discours, Ricoeur discute les écrits de Ranke, Michelet, Croce, Collingwood, Heidegger, Hempel, Bloch, Braudel et Veyne, comme si les propos des historiens sur leur pratique relevaient de la même logique que les écrits des épistémologues ignorant tout de ces activités pratiques. Ricoeur peut ainsi distribuer les éloges et les remontrances, félicitant les historiens pour leur souci méthodologique, mais déplorant leur faible intérêt pour "la philosophie critique de l'histoire" et l'analyse logique de la causalité.
Une des faiblesses de Ricoeur, c'est qu'il envisage la relation auteur-texte-lecteur en dehors de toute référence à une pratique collective. Toute "communication" apparaît dès lors comme un processus individuel "qui prend son point de départ chez le lecteur".

dimanche 19 juillet 2009

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (9/13)

La philosophie critique de l'histoire.

Parallèlement à ses recherches sur l'Antiquité, Henri-Irénée Marrou publie, dès les années 1950, des réflexions sur l'histoire qui constitue une contestation radicale, même si elle n'est pas présentée comme telle, de la perspective braudélienne (De la connaissance historique, 1954). Pour la première fois, depuis la professionnalisation de la discipline, à la fin du XIXe siècle, un historien affirme clairement qu'il n'est pas possible de tenir un discours sur l'histoire sans culture philosophique.

Citant Raymond Aron, il estime qu' "il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu'il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité" (Introduction à la philosophie de l'histoire, 1938). La vérité ne peut pas être totalement "objective" car toute connaissance est tributaire d'un point de vue, qui ne peut pas être démontré scientifiquement. Seule la méditation philosophique peut nous aider à prendre conscience des limites de la science et à nous éclairer sur les présupposés qui gouvernent toute recherche. C'est pourquoi, Marrou définit l'histoire comme l'étude du "passé dans la mesure où nous pouvons le connaître".

Marrou appartient à la mouvance chrétienne du "personnalisme". Il joue un rôle actif dans l'ouvrage collectif dirigé par Charles Samaran (dir.), L'Histoire et ses méthodes (Gallimard, La Pléiade) qui rassemble un grand nombre d'historiens, la plupart très éloignés des Annales.

L'ouvrage qui illustre le mieux le tournant "épistémologique" de la réflexion des historiens sur l'histoire au début des années 1970, est incontestablement le livre de Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire: Essai d'épistémologie, publié dans la prestigieuse collection d'ouvrages historiques des éditions du Seuil: L'Univers historique. Elaboré par un historien de l'Antiquité, qui revendique son appartenance au courant des Annales, cet ouvrage témoigne, mieux qu'aucun autre, de l'ampleur de l'échec du projet braudélien.

Pour Paul Veyne, "l'histoire n'est pas une science", mais un "roman vrai". Dans les années suivantes, radicalisant sa perspective dans un sens "post-moderne", il en vient à nier la possibilité même pour l'historien d'atteindre la vérité.

Selon lui, l'historien exerce un "métier" qui ne nécessite aucun apprentissage professionnel codifié. Les résultats de son travail n'ont pas besoin d'être discutés par les spécialistes. La connaissance historique est une "opinion" comme une autre, produite par un auteur qui la livre au public, avec la conviction que chaque lecteur en fera, de toute façon, un usage spécifique.
Si l'ouvrage de Paul Veyne constitue sans doute un cas extrême, ses préoccupations "épistémologiques" se retrouven dans la plupart des écrits que les historiens consacrent à leur discipline dans les années 1970.

Toute la réflexion sur l'histoire et sur la science que développe Paul Veyne dans son livre repose sur une théorie "relativiste" de la connaissance qui n'a jamais pu être prouvée et qui reste, aujourd'hui encore, fermement contestée par de nombreux philosophes. Un historien ne peut être qu'un philosophe occasionnel, sauf à renoncer à son métier d'historien.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (8/13)

  • Chapitre 3. Le retour de l'auteur.
En 1974, lors de la réédition de l'Apologie en collection de poche, Georges Duby en fait une présentation assez négative. Publiés dans la même période, les livres de Paul Veyne et Michel de Certeau sur l' "épistémologie" de l'histoire ne font pas référence à l'Apologie. L'ouvrage n'est mentionné par aucun des historiens ayant collaboré aux trois volumes Faire de l'histoire qui présentent les nouvelles tendances de la recherche historique. Ce n'est plus la question du "métier" qui préocuppe les historiens s'interrogeant sur leur discipline, mais l' "écriture de l'histoire".

Fernand Braudel, plus encore que Marc Bloch, insiste sur la "fonction sociale" de l'histoire et sur son utilité pour la compréhension du présent.

F. Braudel considère comme un fait accomplit l' "éclatement" de la discipline en une multitude de pratiques irréductibles les unes aux autres: "Il n'y a pas une histoire, un métier d'historien, mais des métiers, des histoires, [...], il y a autant de façons, discutables, et discutées, d'aborder le passé que d'attitudes face au présent" (Ecrits sur l'histoire, 1969). F. Braudel a néanmoins conscience qu'un tel "relativisme" risque de le conduire à une impasse.

F. Braudel renonce à expliquer cette unité par référence à des activités pratiques pour déplacer la réflexion vers la question de l'objet de l'histoire: c'est la discipline qui étudie "les hommes dans le temps" (Ecrits sur l'histoire, 1969).

Selon lui, parce que toutes les sciences humaines ont le même objet, leur unification est possible. Et comme l'histoire occupe une place privilégiée dans l'étude de cet objet, les historiens doivent jouer un rôle moteur dans ce processus.

L'ampleur, sans équivalent ailleurs, de la vague "structuraliste" qui submerge le monde intellectuel français dans les années 1960 peut être considérée comme la riposte de ces disciplines contre la volonté hégémonique de l'histoire sociale défendue par les Annales.

Les philosophes reconvertis dans la sociologie, comme Georges Gurvitch, rejettent son approche de la temporalité, en affirmant que le temps est une construction sociale et qu'il n'existe, par conséquent, aucun "temps de l'histoire" qui serait le bien propre des historiens.

Roland Barthes ironise sur les prétentions scientifiques de l'histoire sociale qui s'évertue à ignorer que tout discours relève nécessairement de la fiction.

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (7/13)


Marc Bloch et son Apologie pour l'histoire.

L'histoire est une science parce qu'elle est devenue un savoir qui nécessite un apprentissage, suppose des compétences spécialisées et la coopération de tous ceux qui la pratiquent.

L'insistance mise sur l'élaboration d'une problématique guidant la recherche empirique constitue, comme cela a été souvent souligné, l'apport décisif des fondateurs des Annales, au progrès de la recherche historique. Si Marc Bloch prône une "histoire-problème" là où les philosophes et les sociologues se préocuppent de la "construction de l'objet", ce n'est pas par hasard. A aucun moment il ne demande aux historiens d'adopter les principes et le langage théoriques élaborés par ces disciplines. L'histoire-problème qu'il défend est fondée sur un énorme travail de "traduction" de ces apports extérieurs, de façon à les rendre compréhensibles et utilisables. L'importance que Marc Bloch attache à ce point est une conséquence logique de son rejet du "positivisme". S'il n'existe aucun critère universel permettant d'évaluer l'activité scientifique, il revient à chaque discipline d'élaborer ses propres normes de vérité. Comme les "méthodistes" du début du XXe siècle, Marc Bloch pense lui aussi qu'une connaissance peut être considérée comme "vraie" quand elle est acceptée comme telle par l'ensemble des spécialistes du domaine concerné.

Ce qui fait l'importance d'un problème historique, ce n'est pas, principalement, la perspective théorique qui le sous-tend, mais le fait que les historiens concernés soient d'accord pour privilégier l'étude de ce problème. La perspective développée dans l'Apologie repose donc sur deux principes indissociables: pour élaborer leurs questionnements et leurs vérités, les historiens doivent être à l'écoute du monde extérieur, mais dans le même temps, ils doivent se montrer capable de "traduire" dans leur propre langage ses interrogations et ses innovations.

Selon lui, ce qui différencie la littérature et les sciences, c'est le fait que ces dernières sont capables d'élaborer un langage commun à tous les chercheurs qui les pratiquent.

Le problème de la différenciation des niveaux de réception du discours historique est également au centre de la distinction que Marc Bloch opère entre "histoire" (en tant que savoir scientifique) et "mémoire".

L'historien s'adresse à deux communautés de lecteurs qu'il faut distinguer: la communauté de savoir (les "historiens de métier") et la communauté de mémoire (le "grand public"). La difficulté tient au fait que les deux univers sont étroitement imbriqués. Marc Bloch insiste sur le fait que l'exercice du métier d'historien exige un va et vient permanent entre le monde social, dont le savant fait partie et auquel il est tenu de rendre des comptes, et la communauté professionelle dont il dépend. Les thèmes de recherche sur lesquels il travaille ne sont pas sans rapport avec les curiosités ou les préoccupations qui dominent la société de son temps. Mais ils ne deviennent des problèmes véritablement "historiques" que si l'historien est capable de les transformer en objets de recherche adaptés aux exigences scientifiques de sa communauté. Dans un second temps, il doit néanmoins restituer à la société les connaissances qu'il a élaborées grâce à ce travail de distanciation, afin d'aider les hommes "à mieux vivre" en les guidant dans leurs activités pratiques. C'est grâce à ce double mouvement que l'histoire peut à la fois conserver son autonomie et assumer son rôle social.

Comme Wilhelm von Humboldt, Marc Bloch estime que si les historiens d'aujourd'hui peuvent comprendre les hommes du passé, bien qu'ils n'appartiennent pas au même monde, c'est parce qu'ils ont en commun des caractéristiques qui définissent l'humanité dans son universalité.

samedi 18 juillet 2009

Geographes de la frontiere

Soit une question de reprise en ESD: Quels géographes se sont intéressés à la frontière comme objet géographique?

Jacques Ancel a publié une Géographie des frontières en 1938 chez Gallimard.
Albert Demangeon en a réalisé un compte-rendu de lecture en 1941 pour les Annales de Géographie qui est consultable ici sur le site persee.fr

Paul Guichonnet et Claude Raffestin ont publié également une Géographie des frontières en 1974 aux Presses Universitaires de France.

Mais ce sont là des ouvrages anciens. Le géographe dominant aujourd'hui sur ce domaine géographique semble être Michel Foucher.
Michel Foucher a en effet publié L'invention des frontières en 1986 à la Fondation pour les Etudes de la Défense Nationale (FEDN).

En 1988, Michel Foucher a publié Fronts et frontières: un tour du monde géopolitique chez Fayard.










Plus récemment encore, en 2007, Michel Foucher a publié L'obsession des frontières chez Perrin.











Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard ont publié aux éditions du Temps en 2007 Les frontières mondiales: origines et dynamiques.

Christian Bouquet et Hélène Velasco-Graciet ont codirigé les Regards géopolitiques sur les frontières, chez L'Harmattan, en 2007, et dont une partie peut être lue avec profit ici.



Pour aller plus loin, je rappelle mon post précédent sur Qu'est-ce qu'une frontière en géographie?

Gérard Noiriel, Sur la "crise" de l'histoire (6/13)

Gabriel Monod, dans le prolongement des thèses défendues par Claude Bernard, considère que tout recherche spécialisée suppose l'adoption d'une démarche "inductive", qui va du "particulier" au "général".

Changement radical par rapport au début du XIXe siècle, l'historien n'est plus considéré comme un "auteur", mais comme un "ouvrier de la science" (Charles-Victor Langlois). Il n'élabore plus une "oeuvre" personnelle, conçue comme un tout, mais défriche une parcelle du savoir qui ne prend son sens que dans la collaboration de tous les chercheurs.

Implicitement, les historiens "méthodistes" considèrent désormais que l'histoire est une discipline scientifique non pas parce qu'elle obéit aux principes théoriques qui sont censés gouverner toutes les sciences, mais parce qu'elle est organisée, sur le plan pratique, comme les sciences de la nature: division du travail, production d'un savoir spécialisée, faits susceptibles de vérification; coopération entre les chercheurs. Dès lors, une connaissance historique ne peut plus être considérée comme "vraie" parce qu'elle a été produite selon des règles calquées sur les sciences de la nature, comme l'affirmait Taine, mais parce qu'elle est acceptée comme telle par l'ensemble des historiens compétents.

La rupture provoquée par l'institutionnalisation de la discipline: auparavant, l'historien avait un statut très proche de celui de l'écrivain; désormais, il se pense surtout comme un chercheur appartenant à une "cité savante".

L'historicité du monde et l'infinité des significations que les hommes sont capables de donner à leurs actes expliquent que les sciences de la culture ne peuvent espérer produire des lois universelles. Plus l'extension d'un concept générique (classificatoire) est large, plus il nous éloigne de la réalité, car pour embrasser ce qu'il a de commun au plus grand nombre de phénomènes, il doit s'abstraire le plus possible, ce qui appauvrit son contenu. D'où l'importance décisive que Max Weber accorde aux concepts génétiques (idealtype). Ces constructions "artificielles" qui n'existent pas, le plus souvent, dans la réalité (étant donné qu'elles sont obtenues en accentuant les traits caractéristiques du phénomène observé) permettent de spécifier ce qui fait la nature particulière du fait considéré. L'élaboration de concepts génétiques est indispensable aux disciplines qui étudient les individus et les significations de leurs actes. Ces réflexions sur la logique des sciences amènent Weber à prôner le comparatisme.

dimanche 5 juillet 2009

Fiche de lecture: Rene Remond, le XIXe siecle (3)


René Rémond, Le XIXe siècle: 1815-1914, Editions du Seuil, Collection "Points Histoire", n°H13, 1974, 248 pages.



Voici ma fiche de lecture sur le troisième chapitre de cet ouvrage.




Chapitre 3. L’ère de la démocratie. (pages 51 à 99)


1. L’idée démocratique.

Au XIXe siècle, la démocratie est surtout en rupture avec l’ordre et la société du libéralisme.

1.1. L’égalité.
L’idée démocratique refuse les distinctions, les restrictions. Ainsi la démocratie revendique l’abolition du cens, le droit de vote pour tous, tout de suite. Le critère le moins incontestable de la démocratisation au XIXe siècle des sociétés politiques est la chronologie des dates auxquelles les différents pays adoptent le suffrage universel.

1.2. Souveraineté populaire.
Quand les libéraux parlent de souveraineté nationale, ils entendent que la nation, comme entité collective, est bien souveraine, cette souveraineté n’étant exercée, dans la pratique, que par une minorité de citoyens. La souveraineté populaire implique que le peuple est souverain, c’est-à-dire la totalité des individus, y compris les masses populaires.

1.3. Les libertés.
Avec les libéraux, l’exercice des libertés était reconnu à ceux qui en avaient déjà les capacités intellectuelles ou économiques. Les démocrates effacent ces restrictions et revendiquent la liberté pour tous.

1.4. Les conditions d’exercice des libertés.
Les démocrates se préoccupent aussi des moyens d’exercer cette liberté. Les libéraux se content d’inscrire un principe dans la loi; les démocrates veulent veiller à son application. D’où l’intervention possible de l’Etat dans les relations interindividuelles pour corriger les inégalités.

1.5. L’égalité sociale.


2. Démocratie et forces sociales.

2.1. Les facteurs de changement et les nouveaux types sociaux.
La révolution technique suscite de nouvelles formes d’activité professionnelle, modifie les conditions de travail et engendre des types sociaux nouveaux.
Un patronat différent du négociant-entrepreneur ou du manufacturier du XVIIIe siècle émerge; plus étroitement lié à la banque. Ce patronat est important par son pouvoir économique; mais il ne compte guère au niveau politique.
Les ouvriers d’industrie forment une classe nouvelle et importante numériquement, composée de gens venus de la campagne pour trouver du travail en ville. Mais cette classe ouvrière reste longtemps passive politiquement. Les élites de cette classe adhèrent à des doctrines révolutionnaires qui ne croient pas en la démocratie politique (anarchisme).
La société rurale demeure traditionnelle, respecte l’ordre établi. Elle est largement conservatrice comme l’illustrent les élections françaises de 1848, 1849 et 1871.
La démocratie trouve en fait son soutien dans ce qu’on appelle au XIXe siècle “la classe moyenne” (au XXe siècle, le pluriel l’a emporté). Par exemple, la révolution des transports crée un nouveau type professionnel, le cheminot. Environ 500 000 en France. Ces cheminots sont assurés de la stabilité de l’emploi et peuvent obtenir une promotion professionnelle: ce qui les distingue des prolétaires. De même le développement des banques et des grands magasins favorisent le type professionnel de l’employé.
Le développement de l’administration d’Etat au XIXe siècle aboutit à la constitution d’une petite bourgeoisie.
La diffusion du journalisme et de l’instruction concourent à façonner cette classe moyenne. Comme au XIXe siècle l’enseignement secondaire reste l’apanage de la haute bourgeoisie, les employés et les petits fonctionnaires ont fait des études dans des cours complémentaires qui prolongent l’enseignement primaire. Le baccalauréat demeure la barrière entre la bourgeoisie traditionnelle et les classes moyennes.

2.2. Les diverses sociétés juxtaposées.
Ces modifications n’entraînent pas la disparition des types sociaux plus anciens, elles en créent de nouveaux qui viennent s’ajouter.
L’apparition de cette société nouvelle, dont les traits constitutifs sont la ville, l’industrie, le salariat, s’opère lentement, à des rythmes inégaux selon que les pays sont à l’ouest, au centre ou à l’extrémité orientale de l’Europe. C’est autour des années 1840-1860 que la France change de physionomie.
La Révolution n’a nulle part réussi à déraciner complètement la société aristocratique des grands propriétaires résidant sur leurs terres ou les faisant administrer. En 1914, la noblesse européenne tient encore une place sans commune mesure avec son importance numérique.
La société bourgeoise a accédé au pouvoir avec le libéralisme. Elle doit sa réussite à son travail acharné, à l’argent qu’elle a su épargner et à son instruction. Sous la pression des masses populaires, devant la menace que représente la démocratie, elle tend à se rapprocher de l’aristocratie.
La troisième composante, formée du petit peuple, de la bourgeoisie des classes moyennes, des ouvriers et des paysans, est hétérogène, avec des intérêts divergents. Les classes populaires inspirent aux classes dirigeantes du XIXe siècle une terreur dont nous n’avons plus idée.


3. Les étapes de la marche des sociétés vers la démocratie politique et sociale: les institutions et la vie politique.

3.1. Les régimes politiques.
La démocratie n’est pas un commencement: entre elle et l’Ancien Régime, il y a eu l’âge libéral, sauf en Europe orientale.
L’établissement du suffrage universel s’est fait presque partout par étapes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins espacées. Le suffrage universel a été précédé d’une expérience plus ou moins longue du suffrage restreint. Les Etats-Unis sont les premiers, dans les années 1820-30. La France vient en seconde position, en 1848 (pour les hommes seulement, 1944 pour les femmes aussi). Dans les autres pays comme la Grande-Bretagne, la réforme est plus lente, avec des transitions (1832, 1867, 1884-5, 1918).
Pour être pleinement démocratique, le vote doit aussi être pleinement libre: aucune pression sur les électeurs, une consultation sincère, un dépouillement honnête. C’est en 1914 que l’enveloppe et l’isoloir apparaissent en France.
La démocratie implique aussi que tout citoyen puisse se porter candidat.
Il faut également assurer l’égalité réelle, d’où l’institution de l’indemnité parlementaire (1848 en France, 1911 en Grande-Bretagne).
Quand la démocratie arrive au pouvoir, elle hérite le plus souvent du bicaméralisme des régimes libéraux. Progressivement, la base électorale de la chambre haute est alors élargie et les sièges inamovibles, supprimés.
La répartition des compétences entre les deux chambres évolue aussi, en faveur de la chambre basse, démocratiquement élue; comme en Grande-Bretagne après la crise de 1910-11.
La démocratie parlementaire n’est pas, au XIXe siècle, la seule expression de la démocratie. Les démocrates sont plutôt favorables à la démocratie directe et autoritaire.
Du fait du rôle grandissant des consultations électorales, les partis politiques modernes apparaissent. Intermédiaires entre les individus et les institutions, ils sélectionnent des candidats, proposent des programmes. Durant l’âge libéral, les partis ne sont guère que des clubs. Avec le suffrage universel et la démocratie, ils changent de taille et de nature. Ils s’institutionnalisent aussi: d’intermittents, ils deviennent permanents. Ils commencent également à remplir des fonctions autres que purement électorales: ils deviennent des centres de réflexion, formulent une doctrine, assurent l’éducation politique. On passe des partis de notables à des partis de militants. Les partis de masse datent du début du XXe siècle, les premiers étant les partis ouvriers.

3.2. Les prolongements de l’idée démocratique.
A l’expérience, il apparaît que le jeu normal des institutions démocratiques appelle d’autres institutions.
Ainsi, l’extension du droit de vote à tous rend souhaitable une instruction primaire généralisée et une diffusion de l’information.
L’universalité comporte à la fois le caractère obligatoire de l’enseignement et la gratuité. Le but de l’enseignement primaire est de donner les rudiments nécessaires pour faire de chaque homme un citoyen avisé. Il s’agit aussi de soustraire l’enseignement à l’influence des adversaires de la démocratie.
Avant 1914, l’information, c’est la presse. La liberté de la presse est progressivement adoptée par les pays européens: en 1881 pour la France. L’instruction obligatoire crée de nouveaux lecteurs pour la presse, d’autant plus que celle-ci abaisse ses prix dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Les lois militaires évoluent progressivement vers la disparition des clauses d’exemption.
Sur le plan fiscal, la démocratisation passe par l’impôt sur le revenu, ce qui suppose une déclaration des contribuables et sa vérification.


Ma fiche de lecture sur le chapitre 3 au format .pdf

Fiche de lecture: Rene Remond, le XIXe siecle (2)


René Rémond, Le XIXe siècle: 1815-1914, Editions du Seuil, Collection "Points Histoire", n°H13, 1974, 248 pages.



Voici ma fiche de lecture sur le second chapitre de cet ouvrage.




Chapitre 2. L’âge du libéralisme. (pages 21 à 50)


1. L’idéologie libérale.

1.1. La philosophie libérale.
Le libéralisme ne se réduit pas à son seul volet économique. C’est aussi une philosophie politique qui met la liberté au premier plan. C’est également une philosophie sociale individualiste car elle fait passer l’individu avant la raison d’Etat, les exigences de la collectivité. C’est encore une philosophie de l’histoire selon laquelle l’histoire est faite, non par les forces collectives, mais par les individus. C’est enfin une certaine philosophie de la connaissance et de la vérité: le libéralisme croit en la découverte progressive de la vérité par la raison individuelle. C’est de la confrontation des points de vue que doit peu à peu se dégager une vérité commune. Le parlementarisme traduit ainsi au plan politique cette confiance dans la vertu du dialogue.
1.2. Les conséquences juridiques et politiques.
Le libéralisme se défie foncièrement de l’Etat et du pouvoir. Tout libéral souscrit à l’affirmation que le pouvoir est en soi mauvais, son usage pernicieux; s’il faut s’en accommoder, il faut aussi tenter de le réduire autant que faire se peut.
Pour éviter le retour à l’absolutisme, le libéralisme met en avant le principe de séparation des pouvoirs, l’équilibre des pouvoirs, la décentralisation et la non-intervention en matière économique et sociale. Enfin la répartition des pouvoirs doit être consignée par écrit et contrôlée par des juridictions.
Le libéralisme se défie également de tout ce qui risque d’étouffer l’initiative de l’individu. D’où l’opposition aux syndicats et autres corporations. D’où le refus des autorités intellectuelles ou spirituelles. Par définition le libéralisme est anticlérical.
C’est pourquoi, au XIXe siècle, le libéralisme apparaît comme une doctrine subversive.


2. La sociologie du libéralisme.

2.1. Le libéralisme, expression des intérêts de la bourgeoisie.
Le libéralisme est aussi l’expression d’un groupe social, la doctrine qui sert le mieux les intérêts d’une classe.
Les pays où le libéralisme s’épanouit sont ceux où il existe une bourgeoisie déjà importante. Les adeptes du libéralisme se rencontrent surtout parmi les professions libérales et la bourgeoisie commerçante.
D’où un paradoxe: si le libéralisme apparaît subversif comme philosophie, il est conservateur d’un point de vue sociologique puisque la bourgeoisie, installée au pouvoir depuis la Révolution, entend le conserver contre le retour de l’aristocratie et la montée des couches populaires. C’est pourquoi le libéralisme n’est pas la démocratie.
2.2. Le libéralisme ne se réduit pas à l’expression d’une classe.
La bourgeoisie peut avoir adopté le libéralisme non seulement parce qu’il sert ses intérêts mais aussi par conviction voire par générosité.
2.3. Les deux faces du libéralisme.
Le libéralisme est à la fois révolutionnaire et conservateur, subversif et conformiste.


3. Les étapes de la marche du libéralisme.
En Angleterre, aux Pays-Bas, dans les pays scandinaves, le libéralisme a transformé peu à peu le régime et la société par la voie des réformes. Dans les autres pays, il a eu recours au mode révolutionnaire.

3.1. Premier épisode en 1820.
Le libéralisme prend la forme de conspirations militaires. L’armée est, à l’époque, le foyer du libéralisme. En France, au Portugal, en Espagne, à Naples, au Piémont, en Russie, les complots militaires libéraux échouent.
3.2. Seconde secousse en 1830.
Par rapport aux mouvement de 1820, on peut parler de révolution, car les forces populaires entrent en jeu.
A l’ouest de l’Europe, les révolutions triomphent: France, Belgique. Partout ailleurs, c’est l’échec.
3.3. Les tentatives des libéraux.
C’est sous l’égide du libéralisme que l’unité italienne s’accomplit. Le libéralisme triomphe encore dans les Etats scandinaves, aux Pays-Bas, en Suisse.
En Allemagne, le libéralisme est d’abord contenu par l’Autriche; puis Bismarck oblige les libéraux à choisir entre l’unité (pour laquelle opte une majorité) et le libéralisme (auquel reste fidèle une minorité).
En Autriche, le libéralisme ne se développe qu’après 1867 et l’acceptation du dualisme.
En Russie, le mouvement décabriste de 1825 et les initiatives du tsar réformateurs Alexandre II sont isolés: il faut attendre la révolution de 1905 pour voir le libéralisme triompher.


4. Les résultats.

4.1. Les régimes politiques libéraux.
Le libéralisme d’un régime se reconnaît d’abord à l’existence d’une constitution.
Ensuite ces constitutions tendent à limiter le pouvoir. Ce qui n’exclut pas qu’il soit monarchique, le libéralisme s’opposant seulement à l’absolutisme.
La décision politique est désormais partagée entre la couronne et la représentation nationale, souvent sous forme bicamérale. Le libéralisme est en effet acquis au bicaméralisme: plus il y a de pouvoirs, moins le risque est grand que l’un d’eux s’arroge la totalité de la puissance. La chambre haute, composée de descendants de l’aristocratie ou de membres choisis par le pouvoir, permet de compenser les passions populaires. La présence d’une seconde chambre en régime démocratique est souvent un vestige du libéralisme.
Nulle part le libéralisme n’adopte le suffrage universel: quand celui-ci est introduit, c’est le signe que le libéralisme a cédé la place à la démocratie. Le suffrage censitaire est certes restrictif mais n’exclut pas de façon définitive: tout un chacun peut devenir électeur à partir du moment où il remplit les conditions de fortune; il appartient donc à l’individu de s’enrichir.
Le régime libéral se traduit aussi par une décentralisation: confier l’administration locale à des notables élus, c’est manifester sa défiance à l’égard du pouvoir central; c’est aussi se protéger contre les poussées populaires.
Le régime libéral reconnaît la liberté d’opinion, favorise l’expression parlementaire et la liberté de la presse et cherche à contrôler l’enseignement secondaire au détriment de l’Eglise. Plus généralement, le libéralisme cherche à retirer aux Eglises leurs privilèges et à instaurer l’égalité entre les confessions.
4.2. L’ordre social libéral.
La société libérale repose sur l’égalité de droit; mais l’inégalité de fait perdure.
L’argent et l’instruction sont les deux piliers de l’ordre libéral.


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